Jean-François Draperi, L’Économie sociale et solidaire, une réponse à la crise ? Paris, Dunod, 2011, p.1-7.

Ecrit par juliette sur . Publié dans Opinions et réflexions

Jean-François Draperi , L’Économie sociale et solidaire, une réponse à la crise ? Paris, Dunod, 2011, p.1-7.

 PESS Anne 9 IX 2013

Présentation synthétique de l’ouvrage :

Pour concevoir une alternative crédible au capitalisme, il est nécessaire de produire une théorie générale distincte de ce qu’il est convenu d’appeler le libéralisme, articulée autour de trois questions :

  • les conditions et les formes de l’échange réciproque ;
  • les relations entre les collectifs d’économie sociale et solidaire et les autres formes d’économie ;
  • le projet contemporain de l’économie sociale et solidaire.

Voir aussi la note de lecture de Danielle Demoustier sur cet ouvrage

Draperi Jean-François, L’Économie sociale et solidaire, une réponse à la crise ? Paris, Dunod, 2011, p.1-7.

 Extrait de l’ouvrage : Introduction : « Pas d’alternative sans théorie ».

Une hypothèse alternative :

Nos sociétés modernes se heurtent à un ensemble de problèmes qui les met en péril. Partout, dans des proportions certes différentes, la pauvreté, la malnutrition, le chômage et le mal-être touchent les êtres humains. Les déséquilibres écologiques ne rendent plus possible la croissance économique et le niveau de la consommation humaine atteint dans les pays riches.

Cependant, les acteurs politiques et économiques ne voient d’autres alternatives pour résoudre la pauvreté et développer l’emploi que de faire croître l’activité économique et relancer la consommation.

Comme le synthétise Patrick Viveret, « les risques majeurs portent tant sur notre rapport à notre planète que sur notre rapport à nous-mêmes[1] ». Cet aveuglement signale que c’est finalement le sens même de la vie sociale qui est perdu, « Nous ne savons pas où notre voyage nous conduit ni même où il devrait nous conduire[2] » écrit Éric Hobsbawm.

Alors que l’économie mondiale semble ne jamais avoir été aussi puissante, des voix en nombre croissant s’interrogent cependant sur la possibilité de concevoir une économie qui soit moins inégalitaire et destructrice. L’Économie sociale et solidaire est l’une des conceptions. Elle se fonde sur une idée et une pratique simple et courante : plutôt que de réunir et servir des capitaux, l’économie peut réunir et servir des personnes. L’Économie sociale et solidaire, ce sont en effet des personnes qui se regroupent pour réaliser un projet social, culturel, économique en vue de répondre à des besoins collectifs.

Au delà de cette définition simple, les représentations de cette économie sont nombreuses. Erika Flahaut, Henry Noguès et Nathalie Schieb-Bienfait les classent en trois ensembles : l’économie sociale est « conçue tantôt comme une réponse atténuant les tensions créées par la « question sociale », tantôt comme l’une des voies d’émancipation collective du monde du travail, mais aussi souvent comme un moyen de résistance face à l’interventionnisme de l’État[3] ».

L’ESS rassemble de nombreuses sensibilités, ses formes sont multiples, ses actions diverses. En France, ses acteurs se croisent quotidiennement sur les territoires, régulièrement dans de nombreuses fédérations coopératives, mutualistes et associatives, les chambres régionales de l’économie sociale (et solidaire), et dans des mouvements et des réseaux transversaux. Ils échangent et réfléchissent ensemble. Ils établissent des partenariats nombreux, à l’intérieur de leur mouvement, entre entreprises, fédérations, syndicats employeurs de l’économie sociale, comme à l’extérieur avec les collectivités territoriales, les syndicats de salariés, les universités, les Chambres consulaires.

Les enjeux économiques, sociaux, environnementaux contemporains auxquels ces acteurs sont confrontés sont considérables et le premier d’entre eux est de pouvoir exister face à l’État et face au marché. En dépit d’une histoire riche et d’une actualité effervescente, cette économie se heurte à une économie dominante de plus en plus hégémonique et inégalitaire qui ambitionne de la soumettre à ses propres règles et à des États qui, fréquemment, tentent de l’instrumentaliser.

A quelles conditions une économie sociale et solidaire est-elle possible ?

L’hypothèse avancée dans cet ouvrage est la suivante : une économie sociale et solidaire est possible à la condition qu’elle se considère comme un mouvement social mondial réunissant des collectifs de personnes plutôt que comme un ensemble d’entreprises spécifiques. Elle ne peut constituer un mouvement que si elle s’accorde sur un projet, si ses composantes partagent un ensemble de vues sur les principales questions de société et, enfin, si elle possède un solide idéal de vie. Ce mouvement d’économie sociale et solidaire a pour particularité de développer l’échange réciproque entre des personnes organisées en collectifs (les regroupements de personnes). Cet échange se caractérise moins par son objet que par sa démarche qui vise à renforcer le lien social que la concurrence et la compétition économique exacerbée mettent en péril.

Définir l’économie sociale et solidaire comme un mouvement social plutôt que comme une ensemble ou un type d’entreprise implique de réfléchir non seulement en termes de micro-économie – de gestion, de management, de gouvernance d’entreprise, de droit – mais également en termes de macro-économie – de marché, de concurrence, de régulation, etc. – et en termes de sciences humaines – de lien social, d’environnement, de développement des territoires, d’éducation, de travail social, d’activité culturelle, de philosophie sociale etc. Notre hypothèse induit que pour concevoir une alternative crédible au capitalisme, il est nécessaire de produire une théorie générale distincte de ce qu’il est convenu d’appeler le libéralisme[4]. Cette théorie générale devrait aborder au moins trois questions articulés :

Ø  Les conditions et les formes de l’échange réciproque. Ce niveau est déjà bien appréhendé au sein de l’ESS et fait l’objet de débats contradictoires important (sur les statuts juridiques, la taille des groupements, la vie démocratique, les valeurs de référence, etc.) ;

Ø  Les relations entre les collectifs d’ESS et les autres formes d’économie. Bien que fréquemment posée depuis les origines de l’ESS, cette question n’est qu’assez peu abordée aujourd’hui. Se pose évidemment en premier lieu la question de la relation entre l’ESS et l’économie capitaliste.

Ø  Le projet contemporain de l’ESS. Cette question est paradoxale : l’effervescence qui touche actuellement les groupes de personnes provoque des réflexions qui débouchent sur de nombreuses propositions politiques, sociales, économiques, juridiques. Simultanément on ne peut parler de projet proprement dit de l’ESS. On peut sans doute approcher ce projet selon deux méthodes complémentaires : de façon inductive à partir de propositions formulées par des organismes de l’ESS et de façon déductive, à partir d’une critique générale de l’économie et de la société contemporaine.

S’il souligne l’enjeu de produire une théorie générale, cet essai n’a évidemment pas l’ambition de produire cette théorie. Il mesure les limites de l’ESS, présente des pistes pour une critique du capitalisme, puis invite l’ESS à une mise en question radicale en proposant des voies de réflexion et d’action générale. Il soutient que pour parvenir à les emprunter, il est nécessaire de se doter de moyens de réflexion renouvelés. Pour mener à bien ce travail, il a fallu faire des choix, engager la réflexion sur certains axes et la limiter sur d’autres en considérant que l’essentiel pour l’économie sociale et solidaire contemporaine n’est pas tant de trouver un accord que de déplacer les termes des débats économiques et sociaux. Placer les questions de la qualité du travail et celle de la consommation responsable au coeur des débats en lieu et place de l’évolution des taux d’intérêt et de la croissance économique constitue un objectif en soi. Que les penseurs et acteurs majeurs de l’ESS soient en désaccord entre eux est plutôt une bonne chose dès lors qu’ils réussissent à déplacer les termes du débat.

La théorie à produire doit-elle être strictement économique à l’instar de celle qui explique le capitalisme ? Christian Chavagneux encourage les économistes à se tourner vers l’histoire, la sociologie et la psychologie. « Robert et Virginia Schiller, dit-il, on publié récemment un article dans lequel ils appellent à abandonner la science économique pointue et spécialisée telle qu’elle s’est développée au cours des dernières décennies, pour revenir à une économie politique à vision large et pluridisciplinaire ». Les Schiller affirment que « le véritable impératif pour les chercheurs est de redoubler d’efforts pour encourager les fécondations croisées et une pensée au spectre large, guidées par l’objectif moral général d’améliorer le bien-être de l’homme » (Chavagneux, Alternatives Économiques, no302, mai 2011). C’est cet objectif qui a guidé l’écriture de ce livre.

Cet essai ne propose pas davantage un programme d’action. De nombreux acteurs produisent leurs propres conceptions et propositions […].

Cet essai ne constitue pas un nouveau relais de ces réflexion, il invite au contraire à la distanciation.

La réflexion comprend trois temps : la première partie présente l’ESS et l’entrepreneuriat social. Elle montre qu’en dépit de leurs ambitions, ni l’un ni l’autre de ces mouvements ne sont en mesure de concevoir l’alternative générale à l’économie capitaliste. Ce constat impose de porter un regard sur le capitalisme du point de vue de l’ESS. C’est l’objet de la deuxième partie qui explore en quatre chapitres l’hypothèse que le capitalisme se définit non seulement uniquement comme mode de production mais comme un mode de consommation. L’un et l’autre renvoient à une pratique commune qui spécifie le capitalisme, celle de l’exploitation.

L’exploitation capitaliste désigne un mode d’échange spécifique en rupture avec l’échange et le marché traditionnels. C’est en premier lieu la nature de l’échange capitaliste, et non le rapport entre capital et travail sur lequel nous nous penchons. La troisième partie propose trois réflexions et propositions pour soutenir la conception d’une nouvelle ESS : l’échange propre à l’ESS se caractérise comme une démarche plutôt qu’à partir de l’objet échangé ; le territoire est l’espace de prédilection de l’ESS, espace qu’elle partage avec deux autres modes économiques ; enfin, pour comprendre et renouveler la démarche de l’ESS, il faut questionner ses fondements essentiels et particulièrement le volontariat et le besoin.

Quels acteurs ?

La puissance du capitalisme mondial, sa mainmise sur la production des matières premières, des marchandises, sur la consommation, sur les règles économiques, financières, peuvent laisser penser que toute lutte est inutile. Rien n’est plus faux. Partout dans le monde, des communautés rurales de l’Altiplano andin aux villes bretonnes et des quartiers de Kinshasa aux villages du sous-continent indien, des hommes et des femmes entrent en résistance contre cette mainmise, retrouvent des solidarités oubliées et imaginent de formes d’échanges alternatifs.

Les acteurs associatifs, les collectivités territoriales, les entrepreneurs locaux, les agriculteurs, les membres des coopératives, de mutuelles, les intervenants sociaux, les artistes, les jeunes actifs autant que les hommes et les femmes d’expérience : chaque membre de la société a la possibilité de contribuer à dessiner aujourd’hui un avenir original pour les collectifs desquels il est membre, dans ses lieux de vie et de travail.

Pour réussir la nécessaire rupture, il faut s’en donner les moyens. Dès lors qu’on parle de moyens, on entend surtout qu’il faut d’abord disposer de financements. Mais le premier besoin n’est pas l’argent : faire partager cette croyance fait partie de l’esprit même du capitalisme dont le moteur actuel est précisément d’offrir des financements. Il faut en premier lieu penser différemment sa propre vie et la vie sociale, se permettre de penser librement.

Une pensée, peut-être naïve, voudrait nous faire croire que les mêmes moyens que ceux utilisés par l’économie dominante pourraient produire une société différente pour peu qu’on le veuille vraiment. Une idéologie du changement, voire du « changement d’échelle du changement » s’empare de la société. Et il faudrait aller vite car le temps presse ! La pauvreté, les déséquilibres écologiques, le cynisme et la violence des relations économiques, les plaies du monde, pourraient être éradiquées par la simple bonne volonté. Et surtout si on donnait aux pauvres les moyens de consommer et aux riches d’investir dans l’environnement. Nouvelle recette pour de nouveaux profits : les pauvres et l’environnement, nous disent-ils, sont les plus grands marchés de la planète et c’est un marché en pleine expansion !

Le mal nous semble plus profond et exige une autre radicalité : comment définir et promouvoir un avenir qui ne s’appuie pas sur la marchandisation du social et de l’environnemental, mais au contraire sur la disparition des mécanismes qui produisent la pauvreté et la crise environnementale ? Comment dépasser une pensée humanitaire – celle qui envisage la survie des plus démunis – et faire advenir une économie humaniste – où l’humain s’épanouit dans sa richesse et sa complexité ?

Vit-on pour autant une crise de civilisation ? Changeons-nous de civilisation ? Après le choc des civilisations défendu par Samuel Huntington (Huntington, 2008), une civilisation de l’empathie serait en train de naître, écrit Jeremy Rifkin, sur la base de la révolution communicationnelle et de la multiculturalité (Rifkin, 2011). Mais les termes de la guerre des civilisations annoncée par Huntington, de même que l’idée d’une civilisation de l’empathie de Rifkin nous paraissent excessifs. La révolution communicationnelle et la multiculturalité ont deux visages : on ne peut nier l’essor d’une société mondiale échangeant plus que jamais en partageant un minimum de valeurs et de sentiment de solidarité, ni la puissance du capitalisme et de ses effets dévastateurs sur les sociétés – en termes d’inégalités, de violence, d’atteintes à l’environnement, de pauvreté des valeurs de référence, de rapport au travail, d’absence de projet de long terme pour l’Humanité. Une civilisation de l’empathie peut-elle naître dans le cadre d’une économie si dévastatrice ? Nous ne le croyons pas et cette utopie ne donne que plus d’intérêt à une économie sociale et solidaire conçue comme une alternative au capitalisme.

 


[1] Viveret, Patrick, Pourquoi ça ne va pas plus mal, Paris, Fayard, coll Transversales, 2005, p.22.

[2] Hobsbawm, Éric J., L’âge des extrêmes, le court vingtième siècle, 1914 – 1991, Paris, Éditions Complexe, 2003, p.38.

[3] Flahault Erika, Henry Noguès, Nathalie Schieb-Bienfait (dir.), L’économie sociale et solidaire. Nouvelles pratiques et dynamiques territoriales, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Économie et société », 2011, p.14-15.

[4] Par extension du sens économique du libéralisme. L’Économie sociale est en effet une conception libérae de l’économie politique en ce sens qu’elle s’appuie préférentiellement sur l’initiative privée collective.

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