Danielle Demoustier, « Note de lecture (à propos de l’ouvrage de J.-F. Draperi) », Recma, 26 X 2011.

Ecrit par juliette sur . Publié dans À découvrir, Opinions et réflexions

URL : http://recma.org/node/1462

 IMG_2527Dans son dernier ouvrage, J.-F. Draperi ouvre un chantier vaste et stimulant : celui de construire la théorie générale de l’économie sociale et solidaire, défi impossible à relever, selon lui, à partir des approches trop partielles. L’économie sociale est trop insérée dans l’économie capitaliste, même si certaines de ses règles permettent aux hommes d’être « plus vertueux » ; l’économie solidaire restreint le champ de la solidarité économique et l’entrepreneuriat social est trop soutenu par le capitalisme des grandes entreprises. Pour rendre compte des nouvelles pratiques et dépasser l’approche limitée à un ensemblier d’entreprises, l’auteur appelle de ses voeux la reconstruction d’une théorie, ou d’une doctrine, qui l’affirme comme mouvement social susceptible de constituer une alternative, sur la base d’un projet social « qui s’adresse à la société dans son ensemble ». Il sait que cette démarche sera de longue haleine, mais il tente d’en poser quelques jalons….

 

Demoustier, Danielle, « Note de lecture (à propos de l’ouvrage de J.-F. Draperi) », Recma, 26 X 2011.

URL : http://recma.org/node/1462

 Dans son dernier ouvrage, J.-F. Draperi ouvre un chantier vaste et stimulant : celui de construire la théorie générale de l’économie sociale et solidaire, défi impossible à relever, selon lui, à partir des approches trop partielles. L’économie sociale est trop insérée dans l’économie capitaliste, même si certaines de ses règles permettent aux hommes d’être « plus vertueux » ; l’économie solidaire restreint le champ de la solidarité économique et l’entrepreneuriat social est trop soutenu par le capitalisme des grandes entreprises. Pour rendre compte des nouvelles pratiques et dépasser l’approche limitée à un ensemblier d’entreprises, l’auteur appelle de ses voeux la reconstruction d’une théorie, ou d’une doctrine, qui l’affirme comme mouvement social susceptible de constituer une alternative, sur la base d’un projet social « qui s’adresse à la société dans son ensemble ». Il sait que cette démarche sera de longue haleine, mais il tente d’en poser quelques jalons.

Critique de l’échange capitaliste

Cette théorie ne pouvant pas faire l’impasse d’une analyse critique du capitalisme, l’ouvrage adopte un point de départ très actuel qui ouvre à discussion : la critique de l’échange capitaliste (ce qui le conduit à un grand détour à travers le capitalisme commercial, industriel, puis financier). Selon l’auteur, il est insuffisant de considérer le capitalisme (et en conséquence l’économie sociale et solidaire) comme un mode de production et il est nécessaire de dénoncer le rapport de force, la concentration oligopolistique et l’opacité qui détruisent le lien social direct de réciprocité, et donc la société « qui se construit par l’échange ». A partir de l’échange, se pose la question du changement, terme proche étymologiquement : « changer d’échelle », « changer pour changer » ou « changement social » ? C’est la question centrale de l’ouvrage.

Cela le conduit néanmoins à promouvoir, un peu rapidement, l’échange marchand non capitaliste (notion sur laquelle débattent de nombreux économistes) comme « réciproque, concurrentiel et transparent ». La réciprocité, parfois confondue dans l’ouvrage avec la coopération, comme la double qualité (dont l’approche est très extensive, jusqu’à la coproduction de relation de service comme la participation du patient au diagnostic du médecin) sont supposées produire les conditions de l’égalité, alors que les exemples donnés par l’auteur (SEL, Amap, commerce équitable, monnaies locales…) montrent les difficultés de définir le prix ou la valeur « équitable », même par la négociation directe ; Charles Gide, cité très brièvement, s’était déjà affronté à la redoutable question du « juste prix ». Il me semblerait donc nécessaire d’analyser la nature « socio- marchande » de l’échange en parallèle à la nature « socio-technique » de la production. Cette approche qui survalorise l’échange (au centre des débats sur le commerce équitable, les circuits courts…) comme fondement du lien social semble déconnectée d’une analyse plus générale de l’ensemble des rapports sociaux (de production, de répartition, de consommation, pour se limiter aux rapports économiques) dans lesquels s’inscrivent les modes d’échange. L’indétermination de la référence au « lien social » (relations interpersonnelles de proximité – que semble privilégier l’auteur – ou interdépendance organique produite par la division du travail ?) ne permet guère d’articuler les approches locales et globales, les liens concrets et abstraits, l’action des petites et des grandes entreprises…

Néanmoins, cela permet à l’auteur d’aborder de multiples dimensions de l’activité économique, d’une façon stimulante voire provocatrice sur le positionnement de l’ESS : les besoins « à déconstruire » plutôt qu’à combler, la production d’objets comme porteurs de travail et d’identité sociale et non neutres, la monnaie comme vecteur de lien social au-delà du moyen de paiement, la générosité comme empêchant le contre-don (plus étonnante est la critique de la gratuité), le travail comme base de réalisation et pas seulement comme nécessité, l’agriculture comme rapport à la terre en tant que bien commun et non simple réservoir pour l’alimentation…

Clarification philosophique, sociologique et politique

En résumé, la réduction de l’ESS à une simple initiative entrepreneuriale apparaît comme un frein pour révéler l’ensemble des questionnements et des réelles transformations portées par ses nouveaux acteurs territorialisés, qui cherchent notamment à réunifier ce que le capitalisme sépare, dans l’être humain, entre les hommes, dans leurs rapports à la nature et aux produits. La dénonciation de « l’ensecrètement » comme manière pour le capitalisme de légitimer ses normes peut aussi être interprétée comme un appel aux acteurs et aux chercheurs de l’ESS, pour clarifier les fondements philosophiques et sociologiques des rapports économiques, aussi coopératifs soient-ils.

Si l’on retrouve des thèmes déjà développés par l’auteur dans la Recma (comme les critiques de l’entrepreneuriat social, de la philanthropie, du fundraising, qui se substitueraient à la puissance publique pour gérer et financer les activités culturelles, sociales et environnementales et définir ainsi, de façon privée, l’intérêt général), il propose des pistes d’alternatives : au scientisme naturalisant les rapports sociaux comme à la gestion technicisant des choix politiques, il substitue la recherche-action mobilisant les expériences concrètes : à la concentration conduisant à la domination des Etats par les multinationales, il oppose l’économie territoriale alliant l’ESS aux collectivités territoriales et aux PME ; contre la destruction du lien social par l’échange capitaliste, il propose la coopération et l’intercoopération conduisant à une « consommation démocratique ».

Très dense, parfois touffu, soulevant de multiples questions anthropologiques, sociologiques, économiques, cet ouvrage offre une base de réflexions riches, documentées et multidisciplinaires qui, à défaut de déjà constituer « la » théorie de l’ESS, présentent l’approche globale, parfois éclectique, de son auteur, dont la légitimité pour une telle ambition n’est plus à prouver. Sur ce premier socle pourront se construire les débats, les prolongements, les critiques qui permettront de mieux comprendre et de mieux agir pour que l’ESS sorte effectivement d’une certaine marginalité, plus politiquement qu’économiquement.

 

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