« La Ruche Qui Dit Oui », vue par Thomas Regazzola

Ecrit par juliette sur . Publié dans Points de vue

« La ruche qui dit oui ! » ; Que peut-on apprendre de la récupération capitaliste, très business, des objectifs du mouvement de la consommation responsable ?

 

La naissance de la plateforme informatique La Ruche qui dit oui! et, surtout, ses succès rapides, ont suscité de grandes polémiques qui continuent d’agiter les réseaux sociaux et, au delà, divers media informatiques et papier.

Ennuyé autant par les accusations injustifiées, que les autodéfenses spécieuses, j’ai essayé d’utiliser les matériaux repérables sur internet pour faire le tour de cette nouvelle structure et, après avoir fait le plus de lumière possible (tout n’est pas transparent) sur ses mécanismes, je me suis demandé si les méthodes et les procédures de cette entreprise lucrative et très business pourraient nous apprendre quelque chose.

 

La Ruche qui dit Oui! : une « société par action simplifiée ».

Il s’agit d’un service informatique centralisé, offrant à tous ceux qui veulent constituer une Ruche locale, l’usufruit d’une plateforme internet, reliant des consommateurs qui cherchent des produits frais, avec des petits producteurs locaux et permettant de gérer, localement, offres, commandes, ventes, flux de trésorerie et facturation.

Elle s’auto-définit elle-même comme entreprise lucrative; au vu des lieux où elle a été conçue et des fées qui on veillé sur son berceau, on aurait mauvaise grâce de lui contester cette définition.

Le concept a été mis au point au sein de l’incubateur Advancia, de l’Ecole Supérieure de Commerce de la CCI de Paris (Conférence des Grandes Ecoles, avec HEC, ESSEC, etc…), à l’initiative de Guilhem Cheron, diplômé de l’ENSCI (Ecole nationale supérieure de création industrielle), expert en marketing, design cuisine (Les Repas Santé : plats cuisinés, mixés, hachés, prêts à l’emploi) et à Marc-David Choukroun, spécialiste de la gestion de projet Web et du marketing digital, qui créent, en 2010, Equanum SAS (« Conseil des affaires et de gestion »), société de courtage, éditrice du site web La Ruche Qui Dit Oui ! (dénommée, aussi, Ruche Mère ou Ruche-Mama).

Les investissements préalables pour la construction de l’infrastructure du réseau informatique, à la mise en ligne du site ont été financés grâce à un premier tour de table en 2010, avec la mise de fonds personnels Christophe Duhamel (Marmiton) et de Marc Simoncini (site de rencontres Meetic) et auprès de Kima Ventures fonds d’investissement de Jérémie Berrebi (ZDNet, réseau de sites web) et de Xavier Niel (industrie du sexe, Free : fournisseur d’accès ADSL téléphonie-télévision, quotidien Le Monde), suivi par un deuxième, en 2012, auprès de XAnge Private Equity (Banque postale) et SOLID-Siparex (groupe qui investit dans des PME pour en faire les « Champions de demain »). Par la suite, d’autres subventions et prêts, émanant de partenaires publics et privés (Paris Initiative EntrepriseLa Caisse des Dépôts, la Région Ile-de-France et la BNP Paribas) ont garanti l’indépendance d’Equanum où les associés-fondateurs restent majoritaires.

 

Une ruche locale peut se créer à l’initiative d’un particulier, d’un entrepreneur, d’une association, d’une entreprise.

Le gérant de la Ruche (dénommé la « Reine ») choisit librement son lieu d’implantation, prend complètement en charge la création du réseau local de consommateurs et se charge de recruter librement les producteurs; ceux-ci doivent  respecter des réglementations de leurs activités et être issus directement de l’agriculture vivrière (fruits, légumes, viande, fromage…). Ils sont sélectionnés avec soin (qualité, variété, prix), selon les critères d’une Charte qui fixe l’éloignement maximal à 250 km de distance (la moyenne réelle est de 43 km) et impose que toute embauche respecte les normes légales d’emploi.

Les consommateurs n’ont d’autre obligation que de s’inscrire à la Ruche locale (ce qui les intègre d’office au fichier central), sans que cela entraîne d’engagement particulier vis-à-vis des producteurs, d’obligations quant à la participation aux tours de distribution, à la fréquence, à la périodicité (interruptions des vacances), ou au volume des commandes.

Bien que le site propose des produits locaux de toute sorte, il comporte un onglet qui permet de choisir exclusivement des produits bio (au plan national, 51 % des producteurs de fruits et légumes sont labellisées AB). Pouvant connaître l’éloignement des producteurs (les distances sont indiquées sur leurs pages respectives), le consommateur définit lui même, les produits et les quantités qu’il désire et le panier qu’il reçoit contient exactement ce qu’il a commandé.

Les producteurs doivent viser l’excellence écologique et qualitative, sans qu’une certification bio soit indispensable.

Quant à leurs pratiques agro-écologiques, la Charte de référence les définit de façon assez peu contraignante, sans poser de limitations, précisant, seulement, que les productions peuvent provenir ou de cultures bio, ou de « l’agriculture raisonnée » (démarche préconisant la limitation d’engrais et pesticides de synthèse et un usage justifié des fertilisations et protections chimiques, promue, activement, par la FNSEA, par l’Union des Industries de la Fertilisation, par BASF, Du Pont et Monsanto).

 

Ils doivent détailler les caractéristiques de leur production, de leur exploitation et de leurs méthodes de production. Ils décident, en toute liberté, ce qu’il souhaitent vendre et publient, chaque semaine, sur le site, la liste de produits disponibles, les quantités minimum pour la livraison collective et fixent les prix qu’ils considèrent « justes », (en tenant compte des frais logistiques et du prélèvement d’une marge de 20%, pour le service; marge repartie ainsi : 5,5% Tva, 2,5% transactions financières, 8% gestionnaire de la Ruche locale, 4% Ruche Mama).

 

La Ruche locale enregistre les commandes en ligne, pendant six jours : si vingt quatre heures avant la date fixée pour la consigne, la quantité minimum est atteinte, le responsable de la ruche valide les commandes (La ruche dit oui). Le site internet de la Ruche locale fonctionne comme un réseau social. Outre les propositions d’aide réciproque et les recettes de cuisine, les consommateurs expriment, publiquement, leur satisfaction ou leur mécontentement sur la qualité, les prix, l’organisation; les producteurs présentent leurs produits, leurs méthodes culturales, justifient leurs choix et leurs tarifs. Tous ces échanges génèrent une pression sociale qui garantit le respect des règles par autocontrôle collectif.

 

Le responsable de la Ruche locale doit prendre en charge la gestion des espaces internet mis à la disposition des producteurs et des consommateurs, assurer la disponibilité d’un local privé (éventuellement, en le louant) qui doit être occupé légalement, en bon état d’entretien et d’hygiène. Le jour de livraison, dans la plage horaire fixée, le responsable de la Ruche reçoit les produits, prépare les paniers, préside la distribution des commandes à la clientèle et anime les rencontres entre consommateurs et producteurs.

Bien qu’on le qualifie de « Reine », le titulaire d’une Ruche doit compter sur environ 13 heures de travail hebdomadaire. En principe, l’organisateur  de la Ruche locale (la Reine) reçoit 10% du prix de vente; toutefois, il doit s’inscrire au Registre du commerce ou se déclarer comme auto-entrepreneur, ce qui réduit son revenu net à environ 8 % du prix de vente. Une fois ses cotisations sociales déduites, la rétribution nette moyenne atteint environ 300 €/mois, soit 5,8 € de l’heure (sans compter les frais éventuels, non déductibles, transports, loyers, communication); en somme, le revenu de courtage d’une ruche d’une trentaine de familles, ne permet pas de vivre : il s’agit de revenus d’appoint, pour quelques centaines de personnes qui peuvent (ou doivent) s’accommoder d’une rétribution au dessous du salaire minimum interprofessionnel net (smic : 7,45 €/h).

 

D’où vient le succès ?

Le système des Ruches se développe rapidement : un an après la première Ruche, ouverte à Toulouse, en 2011, 150 ruches sont en activité et plus de 350 en préparation; en 2014, 350 Ruches sont en activité et 150 autres sont en construction. Début 2015, on en compte 700. L’ouverture de nombreuses ruches à la campagne ou dans de petites villes semble montrer qu’elles ne s’adressent pas exclusivement aux bourgeois urbains. Des équipes détachées existent à Lyon, Toulouse, Lille, Nantes et dans des villes européennes (en Espagne, Angleterre, Belgique, Allemagne et, depuis peu, en Italie).

La centralisation des données permet d’apprécier l’impact quantitatif : les 70.000 consommateurs inscrits dans un réseau local, à la fin de la première année, dépassent désormais, les 150 000 inscrits, contribuant au maintien en activité de plusieurs milliers de petits-producteurs-paysans (entre 2500 et 3000), leur assurant un débouché stable, leur apportant plus de 200 emplois équivalents temps plein.

Chaque année les ventes sont multipliées par trois : fin 2013, elles atteignaient 9 millions d’Euros; l’objectif  2014 est de 27 millions; 90% de ces résultats, distraits de la grande distribution, sont injectés dans le circuit des économies locales, en grande partie (80 %) au bénéfice d’une agriculture paysanne, orientée vers le respect de l’environnement.

Fin 2013, l’entreprise était déficitaire, en 2014, elle prévoit un résultat proche de 2 millions.

 

Les fondateurs de la Ruche expliquent le succès de cette formule par la clairvoyance croissante du consommateur : Beaucoup de gens se doutent que les fraises sont bourrées de produits chimiques; tout le monde sait, désormais, que le jambon vient d’épouvantables élevages industriels dont les nitrates détruisent les rivières et font proliférer les algues vertes… Le marketing ne suffit plus pour nous faire avaler des produits qui nourrissent mal celui qui mange, autant que celui qui produit. Petit à petit, on prend  conscience que des alternatives existent et on préfère ne pas se nourrir à n’importe quel prix, ni dans n’importe quelles conditions… On aspire, désormais, au changement du modèle de production alimentaire.

Il est vrai que les commentaires repérables sur internet (hors de la plateforme informatique contrôlée par la maison mère) témoignent de la satisfaction pour une formule qui donne accès à des fruits et des légumes cueillis à maturité, n’ayant pas été conservés au frigo, n’ayant pas subi de gazage dans les camions, n’ayant pas été aspergés de fongicides, d’antioxydants et autres produits anti-moisissure. Mais les inscrits semblent apprécier, encore plus, de garder la liberté de composer leur propre panier selon la disponibilité et les envies du moment tout en échappant « au régime courge-topinambour six mois durant ». Certes, les prix sont 20% plus cher que dans une AMAP, toutefois, ils correspondent à ceux de n’importe quel groupement de producteurs du circuit court qui doit couvrir ses charges (temps passé au magasin, loyer du local, transports, etc.) et restent largement plus bas qu’au supermarché, pour un goût nettement supérieur.

Sans doute, le succès de cette formule tient à l’absence de limitation au bio qui élargit le champ des produits disponibles et lève (en partie) la contrainte saisonnière, ainsi (et peut-être surtout) qu’au fait de rémunérer ceux qui prêtent leur temps et leur énergie, exonérant le consommateur de toute obligation (travail bénévole, participation conviviale…) et de toute autre contrainte (contrat préalable, paniers pré-composés), ouvrant, du même coup, l’attraction du système bien au delà d’un public volontaire, engagé et idéologiquement captif.

Le succès tient, certainement, aussi, au fait que, en novembre 2012, le Ministère de l’Économie et des Finances a délivré à la Ruche qui dit Oui ! l’agrément officiel « Entreprise sociale et solidaire » (E2S) qui reconnaît son rôle actif dans le soutien des petits producteurs et le développement d’une nouvelle économie de proximité. À ce propos, son fondateur déclare : « Je n’aime pas les chapelles, mai c’est bien cet agrément qui a empêché le milieu alternatif, très militant, d’ostraciser notre modèle d’entreprise qui est lucratif et très business« .

 

Vente directe ?

La Ruche qui dit oui ! n’achète ni ne revend aucun produit; il n’y a nulle part de manipulation d’espèces, les paiements se font en ligne, les producteurs facturant directement les acheteurs, via la plate-forme bancaire du groupe international Ingenico Payment Services (Belgique et Luxembourg), qui effectue les transactions, sans que l’argent transite par la Ruche.

Si on s’en tient au fait que ni les produits, ni les flux financiers producteur/consommateur ne transitent matériellement ni par la Ruche locale, ni par la Ruche Mère, on peut dire, qu’il s’agit de vente directe.

Et pourtant, TROIS intermédiaires (qui ne sont ni consommateurs ni producteurs de nourriture) sont rémunérés dans l’opération : le responsable de la Ruche locale, la société Tunz/Ogone qui gère les flux financiers, via son porte monnaie électronique, entre Belgique et Luxembourg et la société de courtage Equanum, (éditeur de la plateforme centralisée).

Le magazine de la grande distribution française LSA (Libre Service Actualité) considère La Ruche qui dit oui comme la Start up la plus prometteuses de la distribution alimentaire.

On comprend les raisons d’un tel enthousiasme, quand on considère que avec ce système ses propriétaires réussissent à bâtir un véritable réseau national de distribution qui leur rapporte une commission de 4 % sur chaque vente, en mettant à profit l’énergie d’actifs ne travaillant qu’à temps partiel, ou ne travaillant pas (chômeurs, titulaires de RSA, retraités à la recherche d’un revenu complémentaire, mères au foyer, étudiants disposant de quelques heures libres, ou encore amateurs de convivialité et de bien manger, écœurés par le système de distribution dominant).

 

Des vertus objectives.

Et pourtant, tout en se définissant « entreprise lucrative et très business », La Ruche qui dit oui! met en avant toute une série de constats avérés, illustrant sa volonté de promouvoir d’importants changements sociétaux, tout à fait congruents avec l’actuelle demande de « lien social ».

En assurant la qualité et la traçabilité des produits, en réduisant considérablement les transports, les emballages, en éliminant les dépenses de publicité, en démontrant la validité d’un modèle économico-entrepreneurial diffèrent, elle affaiblit la domination des structures commerciales qui imposent leurs prix et exigent des marges exorbitantes.

En favorisant la production agricole locale, créatrice d’emploi, en facilitant l’accès à une alimentation de qualité, La Ruche qui dit oui! contribue à mettre en évidence que des modes de production autres que ceux de l’industrie agro-alimentaire sont possibles et viables, accélérant, ainsi, la transition vers l’agriculture de proximité, jusqu’à transformer les grandes orientations agricoles du pays.

En encourageant les échanges de produits agroalimentaires en circuit court, en faisant de la consommation un vecteur de sens, de sociabilité, de relations humaines et sociales entre consommateurs et producteurs et entre les consommateurs eux-mêmes, elle sensibilise un nombre croissant de personnes aux problèmes des pratiques culturales, des modes d’approvisionnement et d’alimentation.

Ainsi, La Ruche qui dit Oui! revendique hautement sa contribution à l’élaboration d’un nouveau paradigme économique, régi par des valeurs très fortes, débouchant, notamment, dans ce « ré encastrement » des liens économiques dans le social, préconisé par Polanyi, dans La Grande transformation (1944).

On ne saurait contester que le « dispositif de circulation de la valeur » constitué par chacune des Ruches locales est propice à la petite dimension, à l' »agir ensemble en proximité », au mélange rapports productifs /liens interpersonnels, à l’autonomie du territoire, à l’appropriation et à la reconversion locale d’une grande partie de la valeur ajoutée. Par ailleurs, l’autonomie dont elles jouissent favorise, sans doute, la diversité des espèces, des productions agricoles, des producteurs.

 

Une transparence limitée.

Toutefois, pour achever le tour de la question, il faudrait savoir s’il en va de même en ce qui concerne la propriété, la prise de décision, la gestion des fonctions stratégiques … en somme sur les rapports existant entre les Ruches et Equanum. Malheureusement, les matériaux repérables sur internet ne nous renseignent guère sur ce type de problèmes. C’est pourquoi, notre  « tour de la question » s’interrompt sur un certain nombre de questions auxquelles nous ne savons pas répondre.

1) Que vaut une « autonomie » des Ruches locales dont le fonctionnement est entièrement dépendant de cette unique plateforme informatique centrale ?

2) En quelle mesure les gestionnaires des Ruches locales participent-ils à la gouvernance « démocratique et participative » de la structure centrale ?

3) Quelle est l’utilité locale d’une structure centralisée (distante), alors même que le but affiché du « mouvement » consiste à privilégier la proximité, l’interconnaissance personnelle… alors même que le recrutement des fournisseurs et des clients se fait localement, qu’il en va de même quant aux approvisionnements, aux consignes, aux distributions et à la gestion logistique et que même le contrôle est confié à la pression sociale exercée par le réseau communautaire local ?

4) Quelles sont les « autres » fonctions qui nécessitent une centralité, si ce n’est la constitution de fichiers (statistiques, tableaux de bords, documents financiers, données personnelles de consommateurs), ainsi que la gestion des flux financiers (bien plus que la « sécurisation des échanges » qui, à l’échelle d’une cinquantaine de famille d’adhérents et de moins d’une dizaine de producteurs, n’a pas beaucoup de nécessité).

5) Que penser du délai entre payement par le consommateur et règlement au producteur (Les producteurs sont payés dans un délai de 15 à 20 jours après la livraison)? N’offre-t-il pas d’intéressantes opportunités de placement sur les marchés financiers ?

6) Que signifie l’agrément d’entreprise sociale et solidaire, octroyé à une structure qui, loin d’être une association, une mutuelle, une coopérative, une fondation, un fond d’investissement solidaire ou une entreprises d’insertion, reste la propriété des fondateurs-dirigeants, non élus ?

7) Lorsque Equanum réalisera des excédents (à ce jour, il commence à peine à avoir des résultats), de quelle façon et par qui seront-ils appropriés ?

8) Que se passera-t-il le jour où des grands distributeurs avanceront des offres de rachat ? (les exemples de reprise de start-up ayant atteint notoriété et taille critique ne manquent pas, même dans l’économie sociale-solidaire).

9) Quelle sera, à ce moment, la valeur de la Charte ?

8) Que deviendra, alors, l’agrément d’entreprise sociale et solidaire ?

10) Quelle sera l’attitude des Reines au moment où les circonstances mettront en lumière la structure réelle du pouvoir, faisant apparaître qu’elles n’en possèdent aucun?

On ne peut que se demander si les instances ayant octroyé l’agrément E2S sont réellement en mesure de répondre à ces questions.

 

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Invectiver ou apprendre ?

Bien que les dirigeants du « mouvement interrégional des AMAP » déclarent dans une lettre ouverte « nous nous réjouissons que des circuits courts, autres que les nôtres, permettent à des paysans d’écouler leur production, dans des conditions plus favorables que la GD« , il suffit de se rendre sur les sites du mouvement de la consommation responsable, pour constater que l’apparition et l’affirmation de La Ruche a déchaîné des réactions d’une hostilité radicale.

Profondément ulcéré que des capitalistes tirent profit du développement de la vente directe et des circuits courts, le Mouvement  ne voit, dans La Ruche que « l’exterminateur de la petite paysannerie« , et appelle de ses vœux une « contre-offensive avant qu’il ne soit trop tard pour la survie des petits paysans bio« .

Pourtant, il suffit de visiter les sites des Ruches locales, au delà de la Page de garde (inscription obligatoire, qui ne prête pas à conséquence), on constate que cela n’a rien à voir avec un catalogue de vente par correspondance (je feuillette, je vois, j’achète). Bien au contraire, tenant compte du désir de socialisation qui se manifeste partout, les Ruches s’efforcent d’y répondre à travers des moments de partage des choix, de visites dans les exploitations, de rencontre physique avec les producteurs, avec les autres consommateurs, à travers des occasions de discussion et de détente.

Il va sans dire que les cris d’orfraie ne pourront jamais remplacer un examen attentif des raisons par lesquelles l’attraction de La Ruche s’exerce bien au delà d’un public conscientisé, engagé, volontaire qui –de près ou de loin-se sent concerné par la conception du monde s’exprimant dans le Mouvement.

L’avantage compétitif de cette structure ne réside pas dans les capitaux qui lui sont nécessaires seulement à cause de l’hyper-centralisation et du contrôle des flux financiers. Il ne réside, non plus, dans ses performances technologiques, vu que (sauf erreur de ma part) nombre de réseaux locaux de GAS ou d’AMAP disposent d’outils locaux et autonomes, aussi efficaces, sur lesquels les producteurs décrivent leurs pratiques culturales et annoncent les produits qu’ils proposent, sur lesquels les consommateurs passent leurs commandes et connaissent les dates de livraison.

Son avantage compétitif est dans son slogan : Achète ce que tu veux, quand tu veux.

C’est dire que, au delà d’un public sensible à certaines considération éthico-sociales, La Ruche propose des utilités à la population globale, générique, sans s’attendre à aucune adhésion idéale, sans imposer au consommateur d’obligations, de limitations, des contrôles.

Plusieurs enquêtes de motivation ont montré que, pour un public conventionnel, ordinaire, intéressé simplement par des produits « propres », sains et par des prix raisonnables, les exigences et les obligations inhérents au fonctionnement d’AMAP, GAS, etc, produisent un effet répulsif.

Cela signifie que, si le Mouvement veut résister à la récupération capitaliste de la vente directe et des circuits courts, s’il entend conserver la leadership de leur développement, il ne peut pas se contenter d’un public qui se sent concerné par une conception du monde donnée (si on était un parti, on pèserait moins de 2%) et doit dialoguer avec cet ensemble hétéroclite de comportements, caractères, opinions, intérêts qui constitue la grande masse de la population.

Dès lors, nous devrions nous demander : quels seraient les attributs, les caractéristiques, les qualités, les mérites, les vertus, les valeurs qui risqueraient d’être perdues ou compromises, si les nombreux et divers noyaux qui composent les réseaux du « produire-consommer local » (à savoir ; GAS, réseaux de GAS, AMAP, GASe, etc.), s’appropriaient du dispositif de La Ruche, le débarrassaient des fonctions de centralisation trans-locale et de celles relatives aux paiements, le faisaient proliférer, et le restituaient à la dimension du local, ou il fonctionnerait de façon autonome ?

Que perdrait-on, si l’éventail des produits de tous ces noyaux territoriaux s’élargissait, au delà du bio, à l’agriculture responsable, s’il comprenait non seulement maraîchage et laitages, mais aussi l’épicerie (comme le font, déjà, les GAS italiens et belges)… si, tout en sélectionnant les producteurs à travers des procédures de certification collective, ils les laissaient libres de fixer les prix qu’ils considèrent rémunérateurs ?

Que risquerait-on de perdre si ces systèmes locaux permettaient au consommateur de choisir librement quand et ce qu’il achète, sans s’attendre et encore moins exiger, des prestations gratuites et des participations conviviales… s’ils réservaient seulement à ceux qui ont la volonté de les assumer, les prestations gratuites telles que les tâches logistiques, les animations des rencontres consommateurs-producteurs et entre consommateurs, dans les moment di livraison-distribution… s’ils fonctionnaient grâce au dévouement des plus militants, sans pour autant, s’interdire de les intégrer avec d’éventuelles rétributions, financées par des modestes prélèvements ?

Si les groupes locaux à structure associative ou coopérative, comme les GAS, les GASe, les AMAP adoptaient  le même pragmatisme de la Ruche, ils recueilleraient, probablement, la demande qui alimente son développement et pourraient, ainsi, se multiplier, jusqu’à constituer un réseau territorial suffisamment dense pour constituer un marché local véritable. Il est vrai qu’il ne s’agirait pas seulement d’une demande militante ou sympathisante et qu’il y aurait aussi des consommateurs « communs » (vulgaires?), attirés moins par des exigences éthiques ou par des considérations morales, que, simplement, par les prix, par le goût des produits bio, de ceux récoltés à maturité (aucune conservation, aucun conservateur) et, peut être aussi (comment l’exclure ?) par la possibilité de convivialité et de contacts avec des producteurs paysans.

 

Quelles que soient les motivations de la demande, il n’est pas douteux que la multiplication de petits groupes locaux (réellement) autonomes, autogérés, se consacrant aux circuits courts, animés par des énergies militantes et s’adressant à une clientèle générique, serait favorable à l’installation de petits cultivateurs (à condition qu’il y en ait suffisamment), à l’accroissement des débouchés de leurs produits (jusqu’à rendre caduc le contrat préalable, obligatoire des AMAP)… à la diversité des producteurs et des espèces… permettrait de sensibiliser un plus grand nombre de personnes aux façons culturales « propres », aux modèles de distribution et d’alimentation… rendrait plus denses les échanges entre rapports productifs et liens interpersonnels, limiterait sévèrement aussi bien la dimension territoriale des périmètres que l’inflation des chaînes d’intermédiation, tout en garantissant au territoire l’appropriation de la plus value, favorisant, ainsi, la transition vers une agriculture de proximité, plus respectueuse du milieu.

 

Une telle évolution semble, d’ailleurs, être déjà en train de se produire : en Italie les différents réseaux qui réunissent, sur un plan local, un nombre plus ou moins important de GAS, réfléchissent déjà à la mise en place de formes de Piccola Distribuzione Organizzata (PDO).

En France, l’évolution n’est pas encore bien visible car, faute d’une structure susceptible de suivre les évolutions globales du système (AMAP + GASe + structures proches), les acteurs du changement ne sont repérables qu’au niveau de chaque initiative singulière.

À titre d’exemple, on peut s’en référer d’une part à la plateforme informatique du Pays de Fougères, offrant aux 84.000 habitants de 60 communes, les productions (bio ou en conversion bio) de 14 petits cultivateurs paysans, livrables dans 12 points de retrait. D’autre part, à celle du Pays de Ploërmel, offrant aux 63000 habitants de 55 communes les productions (bio ou en conversion bio), de 17 agriculteurs paysans locaux, livrables en 12 points de retrait.

Centralisée seulement à l’échelle d’un territoire particulier, chacune de ces deux plateformes internet s’adresse à l’ensemble de la société de son territoire, propose, dans tous les points de retrait : légumes, produits laitiers (vache, chèvre, brebis), viande (boeuf, veau, porc), volailles, pain, galettes, sel, vinaigre, pommes, miel, boissons (bière, limonade, jus de pomme) et laisse que chacun compose son panier selon ses envies, sans imposer des conditions spécifiques d’achats ou d’adhésion idéologique.

 

Pourvu qu’il n’échappe pas au contrôle collectif du Mouvement, ni ne s’écarte de ses valeurs, même s’il était alimenté par une demande générique, peu sensible aux exigences éthiques qui l’inspirent, le développement d’un réseau territorial, constitué par des petits noyaux autonomes n’en constituerait pas moins la preuve pragmatique :

  • que la grande déterritorialisation capitaliste n’est pas la seule perspective possible;
  • que « le local » est susceptible de se maintenir et d’avoir une existence (relativement) autonome… que des dispositifs de circulation économique tournés vers le territoire, dépourvus de branchements verticaux avec la sphère financière, alimentés par des transactions directes de faible amplitude sont parfaitement viables;
  • que des systèmes de production différents de ceux de l’agro-industrie, sont possibles, qu’ils permettent des prix accessibles pour le consommateur et rémunérateurs pour le petit producteur paysan … ainsi que des formes de circulation où l’échange est une occasion de relation et de sociabilité;
  • que le développement de tels réseaux favorise la transition vers une agriculture de proximité, plus respectueuse envers le milieu.