[Édito janvier 2024]

La collégiale et l’équipe d’ESS’entiel Ploërmel, pôle de développement de l’économie sociale et solidaire du Pays de Ploërmel Cœur de Bretagne vous souhaitent une bonne année 2024 au cours de laquelle nous espérons mettre en œuvre collectivement les principes de l’autre économie que nous prônons dans le sillage de ses fondatrices et fondateurs et qui nous paraissent les plus à même de faire face aux enjeux contemporains, économiques bien sûr mais pas que…

Oui, nous pensons qu’il nous faut nous souvenir pour ne pas trahir l’esprit de cette philosophie qui s’est construite dans un parcours de luttes à la conquête de droits qui ne sont malheureusement pas acquis à jamais.

La formule « Un présent sans passé n’a pas d’avenir » appartient à Fernand Braudel dont on connaît l’engagement pour une « autre histoire ». Avec ses collègues de l’École des Annales, il voulait élargir le spectre de la discipline à toutes les sciences humaines pour considérer les faits dans toute leur complexité.

Et cette complexité, elle est d’abord sociale – pour ne pas dire sociétale ou civilisationnelle comme aurait justement dit Braudel – ce qui devrait constituer l’horizon de toute étude.

C’est aussi le résultat d’un processus et peut-on connaître le fruit sans interroger la graine ? L’origine reste essentielle mais certains objecteront peut-être que la science produit maintenant des fruits aux graines stériles…

René Char, poète mais aussi résistant, écrivait dans ses Feuillets d’Hypnos, texte écrit du Maquis (1943-1944) : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » pour indiquer combien nous avons à l’interroger pour le maintenir en vérité.

Il s’agit d’une action volontaire et critique qu’évoquait Freud dans Totem et Tabou, quand, reprenant une réplique du Faust de Goethe, il disait : « Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder ».

Nous qui nous revendiquons du « monde de l’ESS » – puisque l’acronyme a pris le pas sur la dénomination déjà critiquable de l’économie sociale et solidaire -, avons aussi à nous interroger sur les sources de nos démarches pour savoir si nous y sommes vraiment fidèles.

Refaire le parcours nous rappelle quelques références majeures autour de personnages exemplaires qui ont permis par leurs efforts, pour ne pas dire leurs luttes, son avènement.

C’est la pensée de Robert Owen, ouvrier devenu patron du textile mais aussi fondateur du socialisme utopique britannique, qui lance dès le début du XIXe, dans les horreurs sociales de la révolution industrielle, les prémices de réformes aussi considérables que l’interdiction du travail des enfants et crée le mot co-opération.

En France, en 1808, Charles Fourier écrit dans sa Théorie des quatre mouvements et des destinées générales : « Les progrès sociaux […] s’opèrent en raison des progrès des femmes vers la liberté et les décadences d’ordre social en raison du décroissement de la liberté des femmes ». 

En 1840, Étienne Cabet, après un exil en Grande Bretagne, où il rencontre Owen propose le projet d’une cité idéale dans Voyage en Icarie. Son disciple Jean-Pierre Béluze décrit la coopération comme la « fille de la nécessité ».

« Depuis longtemps, vous le savez, une double question préoccupe les démocrates : la question politique et la question sociale. […] Au point de vue politique, la liberté apparaissait comme un principe essentiellement protecteur et salutaire, source de toute vie, garantie suprême de toute sécurité, indispensable stimulant de tout progrès. Au point de vue social, on la trouvait insuffisante ; on la croyait incapable, par elle-même de créer autre chose que l’isolement.

[Mais] un système nouveau, le système coopératif vint offrir à tous les démocrates un terrain de conciliation. [Les travailleurs] ne veulent d’aucun patronage, ils veulent améliorer eux-mêmes, par leurs propres efforts, leur situation. Mais se sentant faibles dans leur isolement, ils se groupent, ils s’associent pour le crédit, la consommation, la production et l’assistance mutuelle ».

Et ce sont les Équitables Pionniers de Rochdale, ouvriers du textile dans la banlieue de Manchester, qui lancent en 1844, à la suite d’une grève infructueuse, la première coopérative de consommation et fondent les principes encore valides de la coopération comme la démocratie coopérative, la lucrativité – au moins – limitée, etc.

En France à nouveau, c’est Jean-Baptiste Godin qui, reprenant les rêves de Fourier, crée le Familistère à Guise à partir de 1858 : une cité idéale en face de son usine. Pour lui, la satisfaction des besoins est la condition indispensable pour permettre cette « vie bonne » qui suppose de pouvoir faire et assumer ses choix. À une époque où la condition ouvrière était unanimement dramatique, cette notion suppose des questionnements complémentaires : comment définir la sécurité ? L’utile est-il suffisant ? Le beau n’est-il qu’accessoire ?

« Nous devons en conclure que l’amélioration du sort des classes ouvrières n’aura rien de réel, tant qu’il ne leur sera pas accordé les Équivalents de la Richesse, ou, si l’on veut, des avantages analogues à ceux que la fortune s’accorde ; armé de cette boussole, on peut marcher constamment dans la voie des choses qui sont à faire, on a un guide sûr de sa conduite ».

Cette ambition passe par des logements de qualité dans des bâtiments élégants entourés de jardins, un économat, un théâtre, une école, une piscine… mais aussi des caisses de secours pour les malades, les dames, les vieux travailleurs…

Eh oui, tout cela est bel et bien politique, pour ne pas dire progressiste ou « associationniste », et il ne suffit pas de nous souvenir et commémorer ce passé.

Il faut bel et bien nous l’approprier et le faire vivre car les « circonstances », comme aurait dit Braudel, ont-elles vraiment changé ?