Primum non nocere : avant tout, ne pas nuire.

Les médecins vous le diront, Primum non nocere est l’un des principes majeurs de leur éthique ; celle du soin. Et c’est bien ce dont il s’agissait quand il fut décidé de lancer « l’écosystème transversal de l’économie sociale et solidaire breton » dans une réflexion visant à traiter ses problématiques et envisager une réorganisation.

Dans ce texte, nous vous faisons part de notre témoignage et vous laissons juges de ce sur quoi ce processus a débouché ainsi que de ses conséquences pour notre propre projet associatif.

 

Depuis la fin du mois de juillet, le financement d’ESS’entiel Ploërmel par le Conseil régional a cessé et notre association ne peut plus (n’a plus le droit de) se revendiquer « pôle de développement de l’économie sociale et solidaire ».

Nous ne savions pas que c’était un label, diront certainEs ! Nous non plus, tout comme nous ne savions pas que pour assumer les missions que nous avons régulièrement validées en AG, il fallait l’aval « d’autorités supérieures ».

En effet, la suppression de la dotation régionale annuelle est bien la conséquence de notre décision de ne pas nous inscrire dans une réorganisation de l’accompagnement des projets ESS en Bretagne qui nous semble aller à l’inverse des principes mêmes que nous revendiquons toutes et tous.

Depuis le début du processus ayant amené à cette réforme fondamentale de l’écosystème régional des actrices et acteurs de l’accompagnement ESS (Cress, Pôles et TAgs), nous avons exprimé de multiples fois notre attachement à notre ancrage territorial, à la dynamique ascendante qui nous avait permis de mobiliser les forces locales ainsi qu’à notre responsabilité associative directe, qu’elle soit stratégique, juridique ou sociale.

Nous avons explicité à plusieurs reprises que ce qui se mettait en œuvre dans le cadre de cette réorganisation impactait directement des principes fondamentaux de l’économie sociale et solidaire dont nous nous réclamons toutes et tous, parmi lesquels la subsidiarité, la sociocratie, la décision par consentement…

Tous ceux-ci auraient dû permettre d’entendre les voix divergentes – car nous n’étions pas les seuls à les porter – pour trouver des solutions respectueuses de leurs arguments. Nous souhaitions pouvoir conserver notre autonomie sans remettre en cause les fructueuses collaborations entre structures indépendantes mais solidaires d’un projet commun.

Nous faisions le pari qu’il était possible de maintenir le principe positif d’une vraie biodiversité dans le cadre d’une économie qui se revendique alternative, mais c’est un modèle unique remettant en cause les particularismes locaux qui a été choisi pour s’inscrire dans une stratégie unique pilotée institutionnellement et mise en œuvre par délégation sur cinq groupements territoriaux.

De là à envisager une lecture hiérarchique de ce qui est en train de se mettre en œuvre et une perte de liens avec le terrain, il n’y a qu’un pas… Envisager qu’une infrastructure couvrant un territoire allant de Sérent à Huelgoat puisse assurer une mission de proximité et qu’elle ne mobilise pas ses bénévoles sur une gouvernance gestionnaire plus que sur l’action nous semble chimérique.

Nous craignons également, et nous l’avons exprimé, que, comme c’est le plus souvent le cas, les économies d’échelle espérées du fait de cette fédéralisation soient un leurre.

Comme d’autres pôles, en nous appuyant sur les moyens et les compétences de nos membres, ESS’entiel Ploërmel assumait directement ses responsabilités. Ce n’était pas le cas dans tous les territoires et s’il fallait trouver les moyens d’aider ceux qui étaient en difficulté, cela devait-il se faire au préjudice de ceux qui avaient trouvé leur équilibre ?

C’est parce que nous avons décidé collectivement de conserver notre autonomie tout en poursuivant les missions que nous assurons depuis la création de notre association et qui étaient validées année après année par le Conseil régional que l’on nous refuse le droit et surtout les moyens de les poursuivre. Nous sommes donc sommés de redéfinir notre stratégie et de laisser la place à d’autres démarches.

Ce que nous vivons s’inscrit dans un processus plus large que nous ne sommes pas les seuls à identifier. Guillaume Faburel, dans un essai ayant reçu le Prix du livre d’écologie politique en 2018 écrivait déjà :

Quant aux pratiques coopératives alternatives, elles sont désormais l’objet de toutes les attentions, comme en atteste l’institutionnalisation d’une certaine économie sociale et solidaire (ESS) rangée aux principes de la concurrence, de l’auto-entrepreneuriat, voire de la « marchandisation de la valeur d’usage ». […Elle] est de plus en plus une fonction supplétive de l’État, désormais mesurée (10%) par le produit intérieur brut national[1].

En 1999, Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans leur ouvrage, Le nouvel esprit du capitalisme, démontraient clairement que celui-ci se nourrissait de sa propre critique.

Ce qui est en train de s’affirmer de plus en plus relève d’une récupération normalisatrice qui met en cause l’ADN politique et militant de l’économie sociale et solidaire.

[1] Guillaume Faburel, Les métropoles barbares, Lorient, Le passager clandestin, 2018, p.359.

À (re)lire aussi

Les manifestes rédigés par notre association :

Contribution pour une véritable ESS en Bretagne – février 2021
Non à l’agrobusin’ESS ! – janvier 2023

Nos principales prises de position quant à la réorganisation en cours :

Propositions d’ESS’entiel Ploërmel – novembre 2022
Lettre aux pôles ESS – avril 2024
Décision de l’AGOE d’ESS’entiel Ploërmel – novembre 2024
Lettre ouverte d’ESS’entiel Ploërmel et Réso solidaire Rennes (devenu depuis Solid.É.E) – décembre 2024